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Brûlures chimiques cutanées et oculaires
: mécanismes et prise en charge
Le point de vue du toxicologue
F. Testud
Centre de Toxicovigilance / centre antipoison
Hospices Civils de Lyon, 69424 Lyon cedex 03
Introduction
Les brûlures secondaires à la
projection accidentelle sur la peau et/ou dans l'oil
d'une substance chimique caustique sont relativement
fréquentes, en milieu professionnel surtout mais aussi
dans l'environnement domestique. Pour le clinicien
brûlologue ou ophtalmologiste, optimiser le traitement
des lésions et prévenir les séquelles sont bien sûr les
enjeux majeurs. Pour le toxicologue, en particulier à la
réponse téléphonique d'urgence d'un centre antipoison,
les préoccupations se situent plus en amont ; il s'agit
en effet :
- d'évaluer la gravité de la projection, donc
d'identifier le potentiel caustique de la (ou des)
substance(s) impliquée(s) ;
- d'évaluer le risque d'intoxication systémique ;
- de veiller à la qualité de la prise en charge
initiale, ce qui revient à discuter des modalités de la
décontamination.
Evaluation de la gravité
Le mécanisme des brûlures
chimiques n'est pas univoque [1]. Il existe en effet
d'importantes variations dans les modalités d'action
cytotoxique des très nombreuses substances responsables,
en lien avec leurs propriétés physicochimiques. Ces
variations vont se traduire par une présentation
clinique et une évolution différentes, par exemple des
lésions immédiates ou au contraire retardées. La
connaissance de la causticité intrinsèque des substances
et la compréhension de leur mode d'action sont la
« valeur ajoutée » apportée par le toxicologue. La
littérature et l'expérience indiquent que la
classification traditionnellement employée en caustiques
dits « primaires » versus caustiques « secondaires »
reste globalement d'actualité. Pour un agent caustique
donné, sa concentration dans la solution est le seul
paramètre pertinent pour évaluer son agressivité pour
les tissus : la valeur du pH, question posée de manière
récurrente au toxicologue, n'a que peu d'intérêt
pratique.
Evaluation du risque
systémique
Avec certaines substances
chimiques, les brûlures peuvent se compliquer d'une
intoxication systémique liée à leur diffusion dans
l'organisme. Il peut s'agir d'un élément sous forme
moléculaire ou ionisée (par exemple acides fluorhydrique
et chromique) ou du toxique sous forme inchangée (par
exemple phénol et crésols). L'évaluation du risque
systémique repose avant tout sur la confrontation du
couple concentration / surface contaminée aux données
publiées.
Prise en charge
Pour un agent caustique donné,
présent sur la peau et/ou dans l'oil à une concentration
donnée, la gravité de la brûlure induite est directement
liée à la précocité de la décontamination. Le traitement
de référence est un lavage abondant et prolongé à l'eau
courante froide, sur les lieux mêmes de l'accident,
selon la « règle des 10/15 » : eau à 10-15°C, ruisselant
à 10-15 cm des lésions pendant 10 à 15 minutes. Des
solutions de décontamination dites « neutralisantes »,
revendiquant une efficacité supérieure, sont proposées
aux urgentistes ainsi qu'aux médecins du travail.
L'analyse critique des données publiées montre que
l'évaluation de l'efficacité de ces solutions est
extrêmement limitée et que les preuves cliniques de leur
supériorité sont absentes [2].
Conclusion
Pour le toxicologue chargé
d'évaluer la gravité potentielle d'une projection d'une
substance chimique, les deux paramètres majeurs à
prendre en compte restent la causticité intrinsèque du
composé impliqué et sa concentration. Associés avec la
surface corporelle contaminée, ils permettent également
d'évaluer le risque d'intoxication systémique.
Concernant la prise en charge d'urgence, il n'y a à ce
jour aucun argument pour remplacer le lavage
conventionnel à l'eau courante froide par une solution
de décontamination. |