|
Quelles indications de la NAC en 2009 ?
P. Saviuc
Centre de Toxicovigilance, CHU,
38043 Grenoble Cedex 9
La N-acétylcystéine (NAC) est un
antidote efficace capable de prévenir l'hépatite induite
par les fortes expositions aiguës au paracétamol. Son
utilisation dans cette indication est parfaitement
codifiée, depuis plusieurs décennies maintenant. Ainsi,
un patient correctement pris en charge dans les 10
heures après l'ingestion va guérir [1]. Il persiste
cependant quelques difficultés dans la prise en charge,
liées pour l'essentiel :
- au terrain de l'intoxiqué :
la dénutrition, l'éthylisme chronique, l'existence
d'une hépatopathie ou la prise d'inducteurs
enzymatiques (notamment du cyp2E1) constituent des
facteurs de risques, modifiant l'interprétation du
résultat de la paracétamolémie [2] ;
- aux circonstances de
l'exposition : l'exposition volontaire répétée à des
doses supra thérapeutiques de paracétamol, le
recours à des formes retard (non disponibles en
France), les surdosages thérapeutiques importants
(lors d'algies dentaires par exemple), ne permettent
pas l'utilisation du nomogramme de Rumack et Matthew
pour interpréter le résultat de la mesure de la
paracétamolémie [2,3]. Même si des propositions ont
été faites [4], il n'existe pas de consensus
actuellement dans ces situations. Lors de
l'ingestion répétée de doses supra thérapeutiques,
il est proposé d'administrer la NAC si, à
l'admission, la paracétamolémie dépasse 10 ml/L ou
si les ASAT / ALAT dépassent 50 UI/L [5] ;
- aux circonstances mêmes de
la prise en charge. L'heure inconnue de l'ingestion
nécessite de calculer la demi-vie d'élimination
plasmatique du paracétamol [6]. Une prise en charge
tardive (au-delà de 10 heures après l'ingestion),
parfois alors que des signes digestifs sont déjà
présents, rend le recours à l'utilisation de la NAC
peu efficace. La NAC est donc débutée dès
l'admission si la prise en charge est tardive (> 8
heures après l'ingestion) ; elle est à poursuivre ou
à stopper selon le résultat de la paracétamolémie
[7]. Administrée à partir de la 16e heure, la NAC
n'est pas efficace pour prévenir l'apparition de l'hépatotoxicité
[1]. En revanche, des études ont montré qu'une telle
administration diminuait la gravité de l'atteinte
hépatique [8,9], probablement du fait de propriétés
hémodynamiques de la NAC montrées dans l'hépatite
fulminante induite par le paracétamol [10] et de
modifications de la microcirculation locale [11].
Ainsi, au stade de la cytolyse hépatique, le
protocole NAC est débuté puis poursuivi jusqu'à
l'amélioration des transaminases.
Dans tous les cas, pour limiter
le risque d'apparition de réactions anaphylactoïdes, la
dose de charge du protocole intraveineux doit être
administrée en 60 minutes au lieu des 15 minutes
indiquées dans le Vidal [12].
Malgré ces difficultés,
l'utilisation de la NAC comme antidote de l'intoxication
par paracétamol constitue un « modèle ». L'efficacité de
la NAC a été montrée expérimentalement in vitro et chez
l'animal ; elle est cliniquement démontrée chez l'homme.
La NAC est facilement disponible, peu iatrogène même aux
fortes doses requises dans cette indication. La
physiopathologie de l'intoxication par paracétamol est
parfaitement connue [13], en particulier la génération
d'un métabolite électrophile réactif (MR) débordant à
fortes doses les capacités de détoxication (épuisement
du glutathion [GSH] par consommation de cystéine), tout
comme l'action de l'antidote apportant la cystéine qui
permet la régénération du GSH et la restauration des
mécanismes de défense. Le toxique, éliminé sous forme de
conjugués cystéine ou mercapturique (= conjugué avec
l'acétylcystéine), n'est plus disponible pour exercer
son action. D'autres effets de la NAC sont discutés,
probablement marginaux dans ce contexte : liaison entre
MR et GSH (piégeage de radicaux réactifs), action
antiradicalaire non spécifique limitant le stress
oxydatif, donneur de sulfates inorganiques disponibles
pour la sulfoconjugaison.
La situation est loin d'être
aussi claire pour d'autres toxiques. La NAC a pu être
proposée dans beaucoup d'intoxications et dans le pré
traitement de situations à risque (produits de contraste
chez l'insuffisant rénal par exemple). Pour pouvoir
justifier le recours à la NAC comme antidote, plusieurs
points devraient être vérifiés : connaissance du
mécanisme de l'intoxication (formation de dérivés
mercapturiques, déplétion critique en GSH, mais aussi
absence de toxicité du dérivé mercapturique formé),
temporalité (effet du pré traitement, du post
traitement, délai d'administration cohérent avec les
réalités de la prise en charge), modèles utilisés
permettant de revendiquer un effet favorable (cellule,
animal.) et bénéfice clinique pour le patient (groupe
contrôle, critère de jugement et effectifs ad hoc). Ces
conditions sont très rarement réunies en dehors du
paracétamol.
- Un certain nombre
d'hydrocarbures halogénés (tétrachlorure de carbone,
bromobenzène, 2-chloroéthanol, chloroforme,
1,2-dicholoropropane.) induisent une production de
radicaux réactifs responsables d'une atteinte
hépatorénale +/- une déplétion du glutathion
[14,15]. La NAC a été utilisée dans de courtes
séries de cas, la plus convaincante étant une série
de 13 intoxiqués par le tétrachlorure de carbone (ce
dernier n'est plus utilisé actuellement) [16]. En
revanche, le métabolisme de certains dihaloéthanes,
en particulier le 1,2-dibromoéthane et le
1,2-dichloroéthane, génèrent des métabolites
réactifs dépendant de la voie du glutathion
(l'apport de cystéine pourrait donc en favoriser la
production), formant des adduits avec les
macromolécules, en particulier l'ADN (mutagénèse)
[17]. La néphrotoxicité de
l'hexachloro-1,3-butadiène, comme celle d'autres
alcènes halogénés, dépendrait de la formation de
dérivés mercapturiques toxiques [17]. Malgré la
présence d'arguments théoriques pouvant justifier
l'utilisation de la NAC, il n'y a pas ou peu de
publications montrant son efficacité [18] ;
l'indication doit en être bien réfléchie.
- Le diméthylformamide est un
solvant pouvant induire d'une manière retardée une
hépatite cytolytique. Le métabolisme implique le
glutathion ; la formation de
N-acétyl-S-(N-méthylcarbamoyl)-cystéine et la
déplétion en glutathion sont documentées (mais
n'impliquant peut être pas le métabolite réactif)
[17]. La publication de cas isolés suggère
l'efficacité de la NAC [19], et son administration
est recommandée. Au-delà d'une démonstration
formelle de l'efficacité, l'une des questions qui
reste posée est celle, compte tenu de la cinétique
du toxique, de la durée de l'administration de la
NAC.
- Dans l'intoxication
phalloïdienne, l'utilisation de la NAC repose sur
des bases physiopathologiques et expérimentales
faibles (les amatoxines ne sont pas métabolisées ;
des effets radicalaires, majorés par des inducteurs
enzymatiques, ont été montrés ; au moins 2 études
expérimentales ont montré l'absence d'effets de la
NAC chez le rongeur [20,21]). L'action pourrait être
non spécifique. La publication de plusieurs séries
de cas suggère ou affirme une réduction de la
mortalité [22,23], alors qu'un biais de recrutement
apparait vraisemblable. Dans une revue rétrospective
de 2108 cas de syndrome phalloïdien dont 192 traités
par la NAC seule ou associée, un effet sur la
réduction de la mortalité est retenu [24].
L'administration de NAC est recommandée malgré
l'absence de démonstration de son efficacité.
- En dehors des indications
non toxicologiques de la NAC (HIV, maladies
pulmonaires.) [25], un certain nombre d'études
expérimentales et de rapports de cas d'intoxication
se sont efforcés de documenter les effets supposés
de la NAC sur différents modèles, en pré ou post
traitement, dans des domaines variés de la
toxicologie ou de la pharmacologie [26]. Ces
domaines intéressent : i) les solvants non halogénés
(acrylonitrile, peroxyde de méthyléthylcétone) ;
ii) l'action chélatrice sur certains métaux
(arsenic, cadmium, chrome, méthylmercure, or,
plomb) ; iii) la protection des effets délétères
lors de l'administration de cytostatiques
(adriamycine, bléomycine, cisplatine et ses dérivés,
doxorubine, ifosfamide, méthotrexate) ou
d'antimicrobiens (amphotéricine, gentamicine
surtout, rifampicine, vancomycine) ; iv) les
anticholinestérasiques (organophosphorés et
carbofuran) ; v) les irradiations ; vi) la
prévention des effets pulmonaires de l'inhalation de
particules, de fumées de cigarettes, de phosgène ou
de perfluoroisobutène ; vii) l'amélioration de
marqueurs d'hépatopathies d'origine alcoolique. En
dehors de l'action chélatrice, la grande majorité de
ces effets semblent liés à une action non
spécifique, antiradicalaire, limitant le stress
oxydatif, révélée par la mesure d'activités
enzymatiques ou de marqueurs de lipoperoxydation.
Même si quelques cas d'intoxication humaine ont été
publiés, dans beaucoup de ces situations, le
prolongement clinique semble lointain,
- L'utilisation la plus
discutée de la NAC concerne la protection des effets
indésirables, en particulier rénaux, liés à
l'utilisation des produits de contraste [27].
Au-delà des faits expérimentaux, de nombreuses
études cliniques, contrôlées, randomisées, ont été
menées (plusieurs dizaines d'études recensées ces
dernières années), la NAC étant utilisée per os/par
voie parentérale, en pré +/- post traitement,
pouvant être associée à d'autres modalités comme
l'addition de bicarbonates à l'hydratation. Les
résultats des études cliniques sont contradictoires,
le critère de jugement lui-même (effet sur la
fonction rénale ou simple diminution de la
créatinine) étant discuté [28]. Les résultats des
méta-analyses le sont aussi : trois groupes d'études
peuvent être séparés, celui sans effet montré, celui
rassemblant un petit nombre d'études avec des effets
protecteurs importants (études plutôt anciennes, à
faibles effectifs), celui regroupant des études plus
nombreuses (plutôt récentes) montrant un faible
effet [29]. Une récente étude prospective,
contrôlée, randomisée en double aveugle, ne montre
pas d'effet supplémentaire de la NAC à l'association
hydratation + bicarbonate de sodium [30].
Tous les effets rapportés de la
NAC résultent pour beaucoup d'une action contre le
stress oxydatif ; il s'agit plutôt d'un traitement
« antitoxique » au sens large que d'un traitement
antidotique.
La préconisation d'une
utilisation de la NAC comme antidote doit être
conditionnelle à l'évidence de la mise en ouvre dans la
détoxication de la voie du glutathion (élimination du
métabolite réactif sous la forme de conjugué cystéine ou
mercapturique, déplétion en glutathion). Dans tous les
cas, il convient de s'assurer que l'activation
métabolique ne dépend pas cette voie de conjugaison. Le
recours à un centre antipoison peut s'avérer nécessaire.
L'utilisation de la NAC dans des
indications peu fréquentes doit être accompagnée d'une
documentation clinique et analytique suffisamment
pertinente du cas d'intoxication, de façon à permettre
les évaluations du futur. Là aussi, le recours à un
centre antipoison peut s'avérer nécessaire. |