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Défaillances hépatiques graves en
réanimation
N. Deye1, B.
Mégarbane1, F. Durand2, F.J. Baud1
1 Service de Réanimation Médicale
Toxicologique
Hôpital Lariboisière
Assistance Publique des Hôpitaux de Paris
Université Paris Diderot. Unité Inserm U942
75010 Paris
2 Service D'Hépatologie
Hôpital Beaujon
Assistance Publique des Hôpitaux de Paris
Unité Inserm U773
92110 Clichy
Fréquentes, les défaillances
hépatiques sévères posent des problèmes à la fois
diagnostique, pronostique - de par l'insuffisance
hépatocellulaire qui en découle -, et thérapeutique. Les
différents aspects cliniques répertoriés sont les formes
aiguës sévères, fulminantes ou subfulminantes. Les
étiologies responsables d'hépatites aiguës
potentiellement fulminantes sont médicamenteuses,
chimiques ou d'origine toxinique, virales, auto-immunes,
ischémiques, vasculaires, carcinomateuses, génétiques ou
gravidiques.
La défaillance hépatique aiguë
toxique peut être à prédominance cholestatique,
cytolytique ou mixte, en fonction de ses caractères
biologiques (rapport SGPT / phosphatases alcalines). La
présence d'une diminution du taux de prothrombine (ou du
facteur V) suggère le plus souvent la présence d'une
insuffisance hépatocellulaire, usuellement en dessous de
50%. Les principaux toxiques potentiellement
responsables de défaillance hépatique fulminante ou sub-fulminante
sont nombreux : paracétamol, alcool, acide valproïque,
fer, cocaïne et ecstasy, certains champignons (amanite
phalloïde) et plantes médicinales (Atractilys Gummifera,
Germandrée), aflatoxine, phosphore, anti-inflammatoires
non stéroïdiens et allopurinol, phénytoïne, isoniazide
et pyrazinamide, tétracyclines, halothane, hydrocarbures
halogénés tétrachlorés, methyldopa, amiodarone et
statines. La défaillance hépatique sévère entrant dans
le cadre de certaines chimiothérapies anticancéreuses
doit également être citée (cyclophosphamide, 5 fluoro-uracile).
En dehors de l'évidente exposition à une dose élevée
d'un xénobiotique à risque ou de la nouvelle
prescription d'une molécule potentiellement
hépatotoxique, le diagnostic de l'origine toxique d'une
insuffisance hépatocellulaire repose principalement sur
l'anamnèse et certains examens complémentaires,
indispensables pour écarter une cause non-toxique. Le
classement se fait ensuite selon le type de mécanisme,
avec une toxicité soit dose-dépendante ou immuno-allergique,
soit mixte.
Après éviction du toxique ou décontamination à une phase
très précoce (< 2 h après l'ingestion), la prise en
charge est surtout symptomatique. La N-acétylcystéïne
est efficace pour prévenir et réduire la toxicité
hépatique du paracétamol, y compris en phase tardive en
présence d'une insuffisance hépatique. Elle pourrait
également être utile au cours des intoxications par
tétrachlorure de carbone et le DMSO, voire pour
l'amanite phalloïde où l'intérêt de la silibiline reste
discuté. La transplantation hépatique, à discuter par
une équipe médicochirurgicale spécialisée et entraînée,
est le traitement de recours ultime en cas de facteur
pronostique défavorable, et dépend du toxique causal
(paracétamol versus autres toxiques). La décision reste
principalement basée sur les critères de
« Beaujon-Clichy » ou ceux du « King's college »,
éventuellement modifiés (adjonction de paramètres de
défaillances rénale ou métabolique). A ce jour, les
techniques d'assistance hépatique extracorporelle n'ont
pas d'indication prouvée sur des critères purement
toxicologiques. La meilleure compréhension des
mécanismes de toxicité lésionnelle hépatique pourrait
permettre la mise au point de nouveaux agents
pharmacologiques, symptomatiques ou antidotiques, et
améliorer la prise en charge des patients intoxiqués les
plus sévères.
En dehors de ces étiologies
toxiques par agression « directe » des hépatocytes, les
défaillances hépatiques sévères peuvent également entrer
dans le cadre d'une défaillance multiviscérale,
principalement lors d'une insuffisance circulatoire
aiguë, parfois d'origine toxique. Par exemple, une
insuffisance hépatocellulaire peut accompagner la
défaillance multiviscérale d'une intoxication sévère aux
cardiotropes ou à la colchicine. L'hétérogénéité de
définition de la défaillance hépatique aiguë en
réanimation est importante, dépendant du score
pronostique considéré (dont l'indice de gravité
simplifiée ou le score Apache) ou du score de
défaillance utilisé (Odin, Lods, Sofa). Ces définitions
font intervenir des critères biologiques, avec de
manière variable, des éléments cytolytiques
(transaminases) et/ou cholestatiques (bilirubine,
phosphatases alcalines) et/ou des paramètres de fonction
hépatique (TP ou INR). Dans ce contexte, la distinction
entre dysfonction hématologique (coagulation
intravasculaire disséminée) ou hépatique est parfois
complexe, notamment en urgence. En effet, si la part de
cytolyse peut parfois être perturbée par une
rhabdomyolyse ou une nécrose myocardique associée,
l'interprétation du critère de dysfonction hépatique
(baisse du TP ou du facteur V) est parfois rendue
difficile en raison d'un remplissage massif ou d'une
défaillance hématologique associée à la défaillance
multiviscérale. Le score de Child-Pugh fait intervenir
le TP, la bilirubinémie, l'albuminémie, la présence
d'ascite et d'encéphalopathie, mais reste
particulièrement valide dans les hépatopathies
chroniques. Enfin, les modèles permettant d'évaluer le
pronostic des hépatopathies terminales (échelle de MELD)
font également intervenir la dysfonction rénale associée
(créatininémie) et l'étiologie de la maladie hépatique.
La définition précise de l'insuffisance hépatocellulaire
sévère semble donc variable selon l'étiologie, le
terrain, le toxique s'il existe une étiologie
médicamenteuse associée.
Dans le contexte de toxicité
hépatique « indirecte » ou associée à d'autres
défaillances, le traitement est avant tout symptomatique
et ne se conçoit qu'en association à un traitement
étiologique bien conduit : corticoïdes dans l'hépatique
alcoolique aiguë ou auto-immune, antibiothérapie lors
d'un choc septique, optimisation thérapeutique dans un
choc cardiogénique réfractaire pouvant conduire à une
assistance circulatoire, traitement obstétrical pour le
HELLP syndrome ou la stéatose aiguë gravidique,
D-Pénicillamine dans la maladie de Wilson, traitement
vasculaire d'une occlusion artérielle ou veineuse,
antiviraux pour certaines hépatites virales... La place
des thérapeutiques d'exception comme l'épuration
hépatique et la transplantation sera là encore fonction
de l'étiologie et discutée par une équipe spécialisée.
Enfin, la défaillance hépatique
sévère peut survenir en parallèle d'une décompensation
d'une hépatopathie préexistante, rarement subfulminante,
et dont le facteur déclenchant peut être d'origine
toxique. La présence d'un contexte clinique chronique
particulier (cirrhose, insuffisance cardiaque connues.)
et le résultat de certains examens complémentaires
ciblés (échographie) doivent permettre de les identifier
rapidement. Le traitement des complications directement
ou indirectement liées à l'insuffisance hépatocellulaire
(troubles métaboliques, odème cérébral, hyperammoniémie,
hémorragie digestive, insuffisance rénale aiguë,
syndrome hépato-rénal, etc) devra également être
systématiquement associé.
La défaillance hépatique
sévère en réanimation toxicologique est donc hétérogène
et multifactorielle. Elle peut être la cause (toxicité
directe) ou la conséquence (toxicité indirecte) d'une
défaillance multiviscérale. En dehors du traitement
étiologique et antidotique pour certains toxiques, la
prise en charge apparaît essentiellement symptomatique,
guettant l'heure de la transplantation et impliquant une
collaboration étroite entre services de réanimation et
d'hépatologie. |