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Brûlures chimiques cutanées : mécanismes
et prise en charge
Le point de vue du brûlologue
A. Breden1, J.
Laguerre
1 Service de
chirurgie plastique et de grands brûlés Hopital Rangueil,
Toulouse 31059
Généralités
Les brûlures chimiques sont
rares (1 à 2 % des brûlures) et le plus souvent
oculaires (50 % des brûlures chimiques). Elles touchent
plus fréquemment des hommes et essentiellement dans le
cadre d'accident du travail. [1]
Les brûlures chimiques peuvent
constituer un piège car leur aspect peut être parfois
rassurant, proche des brûlures thermiques. Une brûlure
chimique poursuit son évolution tant qu'elle n'est pas
chimiquement neutralisée. Le danger est de ne réaliser
qu'un traitement simple, non spécifique de l'agent
causal, d'où un risque accru de toxicité systémique (par
passage cutané ou par inhalation). [2]
Les brûlures chimiques
nécessitent une prise en charge particulière car leur
évolution est atypique.
La gravité de la brûlure
chimique est directement corrélée à :
- la nature du produit (pouvoir pénétrant et mode
d'action)
- la quantité de produit
- la concentration du produit utilisé
- la durée du contact entre la peau et le produit
chimique.
Mécanismes d'action
Les mécanismes d'action sont
nombreux et variables selon l'agent causal. Les six
prédominants sont [3] :
- L'oxydoréduction, le produit chimique entraîne
une destruction cellulaire
- La dessication, processus de déshydratation
- L'action calorique, la réaction exothermique
provoque une brûlure thermique
- La saponification des graisses, lyse de la peau
dûe à la lésion des éléments gras
- La coagulation des protéines
- La liquéfaction des protéines
Prise en charge
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La prise en charge en
urgence consiste à protéger le patient du
produit chimique en enlevant les contenants et
en stoppant l'écoulement de l'agent causal. Les
vêtements imbibés doivent être retirés
rapidement. Un lavage abondant à l'eau (10 à
15°C, pendant au moins 30 min) est débuté le
plus précocement possible dans le but d'éliminer
le produit et de diminuer l'effet calorique. Il
existe parfois des antidotes spécifiques.
Attention, ne pas pratiquer de neutralisation
(pas de base forte pour neutraliser un acide
fort).
Dans les brûlures à
risque de toxicité systémique, il faudra
pratiquer les dosages de toxiques sanguins et
urinaires.
A noter, la place très
discutée de la Diphotérine [4] [5]. La
diphotérine est un produit amphotère
hypertonique, polyvalent et hydrosoluble. Il
agit in vivo et in vitro sur près de 600 agents
chimiques, par le biais d'une réaction non
exothermique. Son hypertonicité empêcherait le
produit chimique de pénétrer dans les tissus. Il
aurait une vertu analgésique certaine et rapide.
Son énergie de liaison chimique avec les agents
serait supérieure à celle des récepteurs
tissulaires. La Diphotérine pourrait être un
agent de décontamination chimique active très
intéressant. Malheureusement, à l'heure
actuelle, seule l'expérience clinique de
certains utilisateurs fait foi quant à
l'efficacité de ce produit. |
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Aucune étude humaine, méthodologiquement correcte,
n'a encore été réalisée et son utilisation ne peut donc
être à ce jour recommandée. Il en est de même pour
l'Hexafluorine dans le cadre des brûlures chimiques par
acide fluorhydrique.
Cas des brûlures par
acides
Les mécanismes d'action
principaux des brûlures par acides sont la
déshydratation, la coagulation des protéines et la
réaction exothermique. Les lésions sont le plus souvent
bien délimitées et peu profondes avec une nécrose sèche
d'où une exsudation moindre, un risque d'infection
diminué et une détersion lente. Dans 76 % des cas, les
brûlures chimiques sont causées par l'acide sulfurique
ou nitrique [3].
Acide sulfurique H2SO4
L'acide sulfurique H2SO4 est le
plus déshydratant, dessicant. Il donne des nécroses
noires ou brûnatres, sèches, dures et indolores. La
réaction exothermique est forte. Il existe un risque de
passage systémique avec odème de glotte et état de choc.
Acide nitrique HNO3
L'acide nitrique HNO3 est un
liquide à température ordinaire mais il dégage des
fumées toxiques d'oxyde d'azote pouvant causer des
brûlures cornéennes et pulmonaires, parfois différées de
5 à 48 heures. La nécrose est d'aspect jaune.
Acide chlorhydrique HCl
L'acide chlorhydrique HCl, très
utilisé dans l'industrie (plastiques, textiles .),
entraîne des nécroses blanches. Il induit un important
dégagement gazeux pouvant être à l'origine d'une nécrose
de l'épithélium trachéal et bronchique.
Cas particulier de l'acide
fluorhydrique
L'acide fluorhydrique [6] est
utilisé comme agent de fluoration dans l'industrie
pétrolière, verrerie, métallurgie, uranium . Il est
liquide à basse température et gazeux à température
ordinaire. Ses brûlures évoluent en deux temps : tout
d'abord une période de latence dûe à un effet
anesthésique transitoire puis dans les heures suivantes,
installation de brûlures très profondes et douloureuses.
Au niveau des mains, on peut observer des nécroses
digitales ou sous unguéales. Son mode d'action est
spécifique. L'acide fluorhydrique a une double action :
corrosive, liée à l'ion H+ qui attaque les tissus en
surface puis toxique, liée à l'ion fluor qui pénètre
dans les cellules et se lie au calcium et au magnésium
provoquant la mort cellulaire. Il se produit alors une
libération importante de potassium. Les lésions sont des
nécroses de liquéfaction proches de celles des bases.
Les brûlures par acide fluorhydrique peuvent provoquer
des atteintes oculaires et respiratoires graves. Elles
peuvent s'associer à une toxicité systémique importante,
avec risque létal, par hypocalcémie, hypomagnésémie et
hyperkaliémie. Ce risque de toxicité systémique est
important pour les brûlures étendues et/ou des
concentrations d'acide de plus de 50 %. Un traitement
spécifique est possible associant un lavage précoce et
prolongé à l'eau et l'administration de gluconate de
calcium. Le gluconate peut être administré en gel à 2,5
% ou en injection sous cutanée à 10 % (0,5 mL par cm2 de
surface brûlée) dans les zones brûlées. En cas de
nécrose, une excision chirurgicale sera réalisée. La
correction des troubles hydro électrolytiques est
réalisée par voie veineuse.
Cas particulier de l'acide
chromique
L'acide chromique [7] est
utilisé dans l'industrie pour les bains de revêtement
anticorrosion des métaux et le soudage des alliages
chromés. La manipulation du ciment expose également à ce
type de brûlures. Ses lésions sont des nécroses jaunes,
au départ indolores (effet anesthésiant). Les vapeurs
peuvent provoquer des perforations du septum nasal et
des bronchospasmes. Les brûlures par acide chromique
engendrent parfois une toxicité systémique rénale et
hépatique par absorption cutanée du chrome à partir de
surfaces brûlées supérieures à 1 % de la surface
corporelle totale. Le chrome est présent sous plusieurs
formes d'oxydation dont le chrome trivalent et le chrome
hexavalent, très toxique.
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Figure 1 :
Cinétique du chrome dans
l'organisme et traitement spécifique des
brûlures à l'acide chromique. |
L'acide chromique, dérivé
hydrosoluble du chrome hexavalent, présente une forte
absorption cutanée à l'origine de la toxicité systémique
(Figure 1). Dans la circulation, il est lié à 90 % aux
globules rouges pouvant induire des hémolyses, CIVD et
état de choc. Les 10 % restants sont libres dans le
plasma et vont se stocker dans le rein, le foie et les
os induisant une toxicité spécifique dans chaque organe.
Un traitement précoce adapté, visant à prévenir la
toxicité systémique lié à cet agent, doit
systématiquement être débuté. Ce traitement a trois
buts : diminuer l'absorption cutanée, augmenter
l'élimination rénale et éviter les complications. La
prise en charge précoce repose sur un lavage abondant à
l'eau froide voire même des excisions précoces en cas de
lésion par des acides très concentrés. L'acide
ascorbique est appliqué sur les lésions pour réduire le
chrome hexavalent en chrome trivalent. Une perfusion
d'EDTA calcique réalise la même réduction et chélate le
chrome trivalent, favorisant son élimination urinaire.
Le N-acétyl-cysteine est adminitré pour remplacer le
glutathion déficitaire et protéger les cellules
hépatiques. Dans les intoxications sévères, le recours à
l'hémodialyse est possible.
Cas particulier du phosphore
jaune
Le phosphore jaune (ou blanc)
[8] est utilisé dans l'armement, les insecticides et
l'engrais. Il se présente sous l'aspect de granules
jaunes, spontanément inflammables au contact de l'air,
par oxydation en pentoxyde de phosphore. Ces granules
sont corrosives et très liposolubles. Cette
liposolubilité lui confère une importante absorption
cutanée à l'origine de la toxicité systémique hépatique
et rénale. Le dégagement de vapeur de l'acide
phosphorique induit des lésions pulmonaires et
oculaires. L'hyperphosphorémie est un facteur pronostic.
Elle est à l'origine d'hypocalcémie profonde par
chélation du calcium circulant par le phosphore. Les
brûlures par phosphore jaune sont très douloureuses, les
granules sont enchâssées dans le derme et continuent à
s'oxyder au contact de l'air.
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Photo 1 :
Brûlure au phosphore |
La prise en charge
pré-hospitalière consiste donc en une élimination
mécanique des granules le plus précocément possible par
un lavage abondant à l'eau (ne pas utiliser d'huile qui
étalerait ce phosphore liposoluble). Le contact avec
l'air devra être évité pendant le transfert car il
favorise l'inflammation du phosphore. A l'hôpital, une
solution de permanganate de potassium ou de sulfate de
cuivre à 1% permet de neutraliser le phosphore et de
bloquer la combustion en formant des particules inertes
bleu-verte de phosphate de cuivre facilement
identifiables. Ces particules pourront alors être
éliminées par lavage voire excision. Attention, lors de
la manipulation de ces patients, il existe un risque de
brûlure du personnel soignant par contact avec les
granules ou les vapeurs de combustion.
Phénol ou hydroxybenzène
Le phénol ou hydroxybenzène est
utilisé dans les désinfectants, les désodorisants et les
plastiques mais aussi, par les médecins, dans les
peelings ou sympathectomies chimiques. Le phénol est peu
soluble dans l'eau, il est très corrosif et provoque des
nécroses marron clair.
Sa toxicité systémique est
diffuse : rénale, cardiaque, hématologique, nerveuse
centrale. Le traitement spécifique consiste en un lavage
au polyéthylène glycol jusqu'à disparition de l'odeur de
phénol suivi d'un rinçage rapide.
Cas des brûlures par
bases
Les mécanismes d'action
principaux [3] des brûlures par bases sont la
destruction des protéines et du collagène avec
déshydratation cellulaire et dégagement calorique. Les
lésions sont des nécroses de liquéfaction. Les pertes
liquidiennes sont très importantes. Les atteintes
oculaires sont très graves. Le risque
d'approfondissement est majeur. Les principaux agents
responsables sont la soude caustique et l'ammoniac qui
dégage des gaz très irritants. La prise en charge réside
dans un lavage abondant et dans l'utilisation éventuelle
d'un acide faible tel que l'acide acétique à 5 %
permettant une neutralisation.
Conclusion
Face à une brûlure chimique,
quelle que soit la dilution de l'agent causal, la durée
et/ou la surface de contact, il faut se poser la
question du risque de toxicité systémique. Dès la prise
en charge, il faudra traiter l'agent causal de façon
spécifique, après avoir pris contact avec un Centre
Anti-Poison.
Par ailleurs, pour chaque pôle
hospitalier, il serait intéressant de faire une enquête
pour connaître les agents chimiques responsables de
brûlures rares auxquels peuvent être exposés les
personnels travaillant dans les industries régionales.
Ceci permettrait d'améliorer la prise en charge et le
pronostic des patients victimes de brûlures chimiques.
A signaler, le rôle important de
la Médecine du Travail dans la prévention du risque
chimique, avec intégration au 1er juin 2007 dans le Plan
Santé Travail de la réglementation REACH
(enRegistrement, Evaluation et Autorisation des
substances CHimiques). Les principaux objectifs de REACH
sont de mieux protéger la santé humaine et
l'environnement contre les risques que peuvent poser les
produits chimiques intentionnellement produits. |